UTOUR DU MONDE                      

Le monde est grand et beau et si proche et si lointain. Il est bleu, blanc, noir, et rouge et jaune, et vert et rose. La terre est vaste, et torride ou fertile, et bruyante ou calme, et déserts et forêts, et montagnes et mers. Les hommes voient les hommes à la télé, les écoutent à la radio, se croisent dans les villes, se retrouvent dans les aérogares. La terre tourne dans le sens inverse des avions qui rattrapent les heures. Les téléphones portables, les satellites, Internet annulent les distances.

L'homme d'aujourd'hui est mondial. Le parler devient mondial. L'art devient mondial. Et à notre époque de mondialisation et libéralisme, Hervé Di Rosa va voir sous d'autres cieux comment le soleil s'y couche.

Il n'y va pas en colonialiste, ni en pilleur d'imageries locales, ni même en quêteur d'exotisme, mais en amoureux curieux de confronter son art à des techniques qu'il ne connaît pas, de se mettre à l'épreuve des autres et son estomac à celle des nourritures locales. Il se tire très bien de l'un et de l'autre. Il avale rat, serpent, chien, fœtus de biche, escargot africain, agouti, crocodile, alcool de banane, galettes diverses, fruits inconnus, sauces ineffables et préparations étranges.

Ce n'est pas toujours bon, mais c'est parfois sublime. Parfois on aime, parfois on n'aime pas. Mais pourquoi aime-t-on ? Et pourquoi déteste-t-on ce que d'autres aiment ?

Quant à son travail, il le soumet au savoir faire traditionnel de l'atelier, et en se servant de techniques ancrées dans l'identité locale, il puise aux racines des cultures.

 

Respectant scrupuleusement les matériaux, les méthodes de travail, calquant sa manière de faire sur la pratique transmise de génération en génération, il laisse son oeuvre s'imprégner des saveurs d'ailleurs. Parfois violemment, parfois insidieusement.

 

1) des Dirosaicônes à Sofia, Bulgarie, 1992-1993

2) des peintures sur panneaux dans l'atelier d'Almigthy God à Kumasi, Ghana, 1993-1994

3) des appliqués à Porto-Novo, Bénin, 1995

4) des peintures sur peaux à Addis Abeba, Éthiopie 1995-1996

5) des estampes aux Mascareignes, 1996-1998

6) des laques incrustées de nacres à Binh Dùong, Vietnam, 1996-2000

7) des fresques à Patrimonio, Oletta, Corse, France, 1997-1998

8) des lithographies à La Havane, Cuba, 1999-2000

9) des baskets à Durban, Afrique du Sud, 1997-2000

10) des arbres de vie Mexico, Mexique, 2000-2004

11) des bronzes et des panneaux sculptés à Foumban, Cameroun, 2003-en cours

12) des peintures et sculptures en résine à Miami, USA, 2004-en cours

13) des voodu flags à Haïti, 2003- en cours

14) des verres peints en Tunisie, 2006.

 

DirosAfrica-Chatillon 2006 présente les étapes africaines de Autour du Monde de Hervé Di Rosa, Ghana, Bénin, Éthiopie, Afrique du Sud et Cameroun et la toute première tentative tunisienne.

Jean  Seisser

 

Raymond - Sérigraphie sur papier autocollant doré - 50 x 65 cm

1989 - Tunisie

En 1989, Hervé Di Rosa réalise dans un atelier de sérigraphie publicitaire deux de ses personnages   « classiques », René et Raymond avec leur nom en lettrage arabe. Les moyens techniques de l'atelier sont sommaires et le savoir-faire tient plus de la débrouillardise que du métier.

Hervé Di Rosa demande que l'impression se fasse sur les papiers autocollants or et argent qui servent ordinairement de support aux sigles officiels des voitures de la police tunisienne.

Ces deux sérigraphies constituent la première tentative d'Hervé Di Rosa d'inscrire son travail dans des pratiques locales. Mais en 2006, il revient à Tunis pour réaliser une suite de grandes peintures sur verre actuellement en cours d'exécution.

   

Porteuse

Gravure sur bois imprimée au fronton

1993 - 1994

Suame Jonction, Kumasi, Ghana

Le Ghana est la seconde étape de son Autour du monde. Hervé Di Rosa a précédemment réalisé les Dirosaicônes dans un atelier de restaurateurs de Sofia en Bulgarie. L'atelier d'Alminghty God Art Work l'accueille à Kumasi, ancienne capitale du pays ashanti au Ghana. Alminghty God est une peinture urbaine renommée parce qu'il est capable de « capter la ressemblance ». Plusieurs émissions de télévision ont parlé de son travail et le musée Dapper à Paris a récemment montré ses oeuvres dans le cadre de son exposition Ghana d'hier et d'aujourd'hui en 2003.

Là-bas, Hervé Di Rosa peint comme peignent les peintres des panneaux de coiffeur sur des panneaux de contreplaqué enduit de blanc vinylique, utilise comme eux les cinq couleurs de base, blanc, noir, jaune, rouge et bleu qu'il mélange à de l'essence de voiture ou du kérosène. Comme eux il se réfère toujours à un document pour dessiner leurs sujets et fait copier des collages qu'il a réalisés à Paris et qu'il surcharge.

Durant les trois séjours qu'il passe à l'atelier d'Alminghty God Art Work, Hervé Di Rosa réalise 18 panneaux historiés basés sur la «ressemblance », fait peindre une cinquantaine de panneaux de diverses dimensions à partir de collages, une suite de petites scènes peintes sur panneau d'après les croquis faits en pays Lobi, des dessins, des aquarelles et une série de gravures sur bois, la suite africaine.

Pour réaliser ces dernières, le soir, à l'hôtel, il dessine à l'encre de Chine sur des planches achetées dans une scierie de Kumasi et rabotées par le jeune menuisier voisin de l'atelier. Il reprend des thèmes (Au cœur des ténèbres, Caméléon I & II, Nature morte, Chèvre, Cuisine nocturne, Baobab, Trois têtes, Porcher, Épicerie fermée, Nana Yaw, Mosquée, Porteuse, Minibus, Ashanti, Lampe tempête) qu'il a notés sur ses carnets à dessins. Le lendemain, les sculpteurs Opanka et Osei Tutu évident les parties non encrées pour « faire de grands tampons » à la manière des bouts de calebasse gravés en relief dont se servent les teinturiers ashantis pour imprimer les tissus. L'impression est faite au frotton avec une encre chargée de terre africaine.

   

Vietnam - Bénin

1995 - Porto-Novo, Bénin

À l'occasion du sixième Sommet de francophonie à Cotonou en 1995, Michel Bouton, par l'intermédiaire de l'Association Euro-africaine pour la promotion des cultures traditionnelles, commande à Hervé Di Rosa la création de 47 appliqués illustrant les 47 pays participants de la même manière que les teinturiers tisserands traitaient autrefois les sentences royales.

Les « appliqués » sont des dessins de tissus de couleur cousus sur de la toile. Au Bénin, Hervé Di Rosa travaille avec les descendants des tisserands royaux. Ils exercent toujours à Abomey, non loin du palais, près du marché, mais se sont déplacés à Porto-Novo pour effectuer cette commande.

Hervé Di Rosa compose un idéogramme national, puisant dans les clichés, les faits historiques ou d'actualité qui caractérisent chaque pays participant. Il réalise les cartons d'abord en papiers collés, puis les épure sur calque en grandeur réelle. Cinq artisans, parfois plus, coupent et cousent pendant huit mois pour exécuter la transposition des dessins d'Hervé Di Rosa en « appliqués ». Ce sont tous des hommes. Les femmes, gênées par l'emploi de tissus beaucoup plus lourds que ceux qu'elles utilisent habituellement, et surtout déroutées par les « dessins qu'elles ne connaissent pas », ont refusé.

   

Sur le monde

Pigments sur peau de zébu tendue sur

bois d’eucalyptus - 265 x 226 cm

1995 - 1996

Asmara road, Addis Abeda, Ethiopie

En 1995, Hervé Di Rosa accompagne le marionnettiste Massimo Schuster à Addis Abeba pour dessiner les personnages et les décors d'un théâtre d'ombres. L'histoire raconte les amours de Salomon et Saba.

Hervé Di Rosa va à l'imprimerie Honorati. La presse offset Heidelgerg, datant des années 1940, tourne toujours. Il y a là un exotisme industriel qui vaut bien celui des peintures sur peau tannée, et l'idée que rien n'a changé depuis des siècles.

Il décide alors de préparer ses peintures par une suite d'impressions. Il sépare les couleurs manuellement en quatre films directement utilisables pour l'isolation des plaques offset. À l'impression, ces quatre films correspondent aux quatre couleurs de la quadrichromie, cyan, magenta, jaune et noir, mais il remplace le noir par un bleu foncé. Puis il peint les mêmes thèmes sur des peaux tannées comme il a vu peindre Yetmgeta Erihun et Isayiyas Getachew.

Ils peignent avec des gestes ritualisés, répétant indéfiniment des litanies de saints, de guerriers et de rois. Le style est proche de la manière de faire les icônes bulgares quoique d'une facture plus violente, plus graphique. Mais en observant les réactions des visiteurs, Hervé Di Rosa note que «seul ce que représente l'image est sacré, pas l'image ou la technique en soi. » Il achète des peaux parcheminées de chèvre et de zébu dans les tanneries où elles sèchent tendues sur des châssis d'eucalyptus. Il achète des châssis aussi pour les présenter dans sa galerie parisienne telles qu'il les a vues se parcheminer au soleil.

   

Good and evil

Afrique du Sud

1997 - 2000

Durban, Zulu Natal, Afrique du sud

Les « baskets » (paniers) au Bat shop de Durban sont des couvercles tressés qu'on a incurvé pour les vendre aux touristes en tant que coupe de fruits ou de légumes. Autrefois, c'étaient des couvercles à pot de mil ou de bière. Ils étaient tressés avec des végétaux, mais maintenant des câbles téléphoniques remplacent les roseaux teintés. L'utilisation de fils gainés multicolores est évidemment une pratique récente mais que les Peuls Bororo adoptent parfois pour rendre leur vannerie plus décorative et plus résistante.

Hervé Di Rosa conserve le disque plat et en augmente la dimension. De 30 cm, il passe à 80 ou 90 cm de diamètre. Le changement d'échelle transcende l'objet, l'alourdit considérablement, le rapport physique en est modifié et très certainement en modifie le sens : le rond plat est plus proche du mandala que du basket. Durant ses séjours, il réalise également des dessins en perles et une suite d'aquarelles dans des encadrements pyrogravés.

   

2002 - en cours

Le Temple, Foumban, Cameroun

Le pays bamoun est un royaume coincé entre la modernité et la tradition dans l'Ouest camerounais. Foumban, au cour du pays bamoun, rassemble quelques trois cents fondeurs, peut-être plus, dans le village et les collines environnantes. D'habiles artisans y travaillent le bois et fabriquent d'innombrables copies dans le goût des collectionneurs.

La cire perdue telle qu'on la pratique dans les fonderies traditionnelles de Foumban ne semble guère s'être modifiée depuis l'âge du bronze. Sauf que le bronze provient de métaux de récupération soigneusement triés. L'alliage qui en résulte est appelé bronze. Les fondeurs procède de la manière suivante : ils transposent d'abord le dessin de Hervé Di Rosa en volume. Puis, ils recouvrent le moule d'une couche de cire d'abeille. Ils appellent cette étape du travail : la cire.

À ce stade, Hervé Di Rosa intervient manuellement, parfait les formes et précise les détails expressifs et décoratifs, yeux, nez, bouche, oreilles, cils, cheveux. La cire est l'image de la sculpture, puisque le bronze coulé prend la place de la cire partie en fumée. Les fondeurs recouvrent la cire de quatre à six couches de terre diversement malaxée avec du crottin de cheval. Ils appellent cette fabrication du moule : les couches. Le séchage des couches, soit au soleil soit à proximité des fours, exige une attention scrupuleuse. Les conditions climatiques jouent un rôle prépondérant.

Quand les pièces sont volumineuses la terre pèse une centaine de kilos sinon plus. Toutes les manipulations et déplacements se font à bras d'homme. La fonte proprement dite est entièrement l'affaire des fondeurs. Ils disent : des techniciens. Les couches convenablement sèches, les fondeurs préparent le creuset. Ils le forment également avec de la terre. Ils l'appellent la marmite. Ils la garnissent de métal de récupération soigneusement trié.Puis ils construisent les fours avec des grosses briques de pisé et y placent le creuset dans le bas et le moule.Les fondeurs surveillent le feu et les températures de cuisson à l'oeil.

La couleur des dépôts sur la couronne du four, les qualités visuelles des gaz qui s'en échappent leur donne les indications précises de la fonte. Les températures et les cuissons arrivées à terme, le four est détruit. Le moule incandescent est enterré pour éviter son éclatement lors de la coulée de métal. La marmite, contient trente à quarante de kilos de métal en fusion. Le fondeur la tient entre deux morceaux de sac humide pour verser le métal en fusion dans la bouche du moule tandis que tout le monde surveille anxieusement les cheminées. Les gaz qui s'en échappent donnent des indices sur le déroulement et les chances de réussite de la fonte. Ils disent que c'est le moment de vérité. Ils disent Inh'alla.

Le métal coulé, les moules déterrés et refroidis sont cassés pour mettre les bronzes à nu.Le bronze démoulé est ébarbé. Ils appellent cette opération le limage parce que les aspérités laissées par la violence du feu sont éliminées avec des limes. Généralement Hervé Di Rosa ne fait procéder qu'à un limage minimal et préfère conserver l'aspect sauvage du métal brut.

Chaque pièce est unique.